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Jacques Mercier Animateur radio

Jacques Mercier a travaillé 45 ans comme animateur d’émissions célèbres de la RTBF, comme « Le jeu des dictionnaires » ou « La semaine infernale ». Il revient avec nous sur son passé d’étudiant.

Dans quel contexte avez-vous commencé à travailler comme jobiste ?

Je n’ai fait que deux jobs pendant que j’étais étudiant, car travailler comme étudiant n’était pas si courant que ça à l’époque. Quelques dizaines d’années après, ça a changé. En plus, je n’avais pas besoin de financer mes études, donc l’argent gagné me servait juste d’argent de poche. Et puis dans ma famille ça ne se faisait pas, au point que j’ai dû insister auprès de mes parents pour vivre cette expérience. Comme je parlais d’être surveillant dans une colonie de vacances le temps d’un été, on me considérait comme un ado qui voulait aller à la mer et en profiter pour sortir le soir. C’était d’autant plus bizarre que, de mémoire, j’ai gagné 1000 francs belges, et quand je suis rentré après un mois de travail ma mère m’a demandé la moitié de mon salaire. Je pense que j’étais tellement déçu que, finalement, on me l’a laissé ! Mais c’était un principe que ma mère avait entendu, et je dois dire que ce principe m’a quelque peu refroidi…

Quels sont ces deux jobs dont vous parlez ?

Mon premier job consistait donc à animer les jeunes d’une colonie de vacances à la mer pendant un mois, durant les vacances d’été. C’était plutôt bizarre, car je n’étais pas beaucoup plus âgé que les jeunes que je surveillais. L’autre job était aussi à la côte, mais il n’a duré qu’une semaine car je n’étais pas assez bilingue : j’étais serveur dans un café. Comme j’avais vraiment des difficultés à m’exprimer en flamand et que j’étais déjà, je dois l’avouer, très amoureux d’une jeune fille, j’ai décidé d’arrêter après 8 jours. Ce sont les deux seuls jobs étudiants que j’ai faits. Plus tard j’ai effectué un stage non rémunéré en radio, pendant deux mois, mais ça ne compte pas.

A quel niveau cette expérience vous a-t-elle fait évoluer ? Pouvez-vous nous donner des exemples ?

L’expérience que j’ai vécue dans la colonie m’a beaucoup appris sur le plan des contacts humains, de la communication. Je pense à deux petites anecdotes en particulier.

La première concerne mon rapport à la gente féminine. Jeune adolescent, j’étais très idéaliste, et dans les rapports garçon-fille j’étais très pudique. Par exemple, quand je croisais des filles de mon âge je me disais qu’on pouvait discuter, mais pas s’embrasser, parce que j’avais décidé que je ne ferais ça qu’avec la fille que j’allais épouser. Or une des étudiantes du stage de vacances faisait un peu de forcing avec moi. Elle me plaisait aussi, mais sans plus. Un jour, pendant un temps de pause, on se promenait dans les dunes en se tenant par la main quand tout d’un coup elle a tourné la tête pour m’embrasser. Mais ce n’était pas tellement mon truc à cet âge-là que, par réflexe, j’ai détourné la tête et elle a atterri sur ma joue. A partir de ce moment-là ça a été une guerre interminable jusqu’à la fin du stage : ça avait été une telle humiliation pour elle qu’elle m’a détesté et parlait sans cesse sur moi. Cet épisode, j’y repense souvent, en me disant qu’il est très important d’anticiper les réactions d’autrui et d’agir avec tact, car un simple geste peut blesser profondément son interlocuteur et prendre beaucoup plus d’ampleur qu’on ne l’imagine…

La deuxième anecdote est tout à fait applicable au monde professionnel. En discutant avec les moniteurs, j’avais dit que je suivais des cours de pianos. Lors d’une soirée à la colonie, il y avait un piano droit dans un coin de la salle, et on m’a demandé de jouer devant tous les élèves ! Or je ne savais pas jouer de mémoire, et j’ai senti à mon grand regret que le public d’ados n’était pas réceptif du tout à mes essais musicaux. Là j’ai réalisé qu’il faut faire attention à ce qu’on raconte, et qu’il ne faut surtout pas s’avancer si on ne sait pas assumer par la suite. Le côté timide, hésitant, ne sert pas dans la vie, parce qu’après on se retrouve embarqué dans quelque chose qui nous dépasse, comme ça peut être le cas pour son CV plus tard. Il faut donc s’assumer pour soi avant tout.

Quels sont les points négatifs/ positifs que vous retenez ?

Je pense qu’on n’est pas toujours très bien formé à débarquer comme ça dans un job. Par exemple, on est tous sûrement assez forts pour surveiller des enfants et s’assurer qu’ils ne sortent pas du terrain de jeux, mais on n’est pas nécessairement prêts psychologiquement à affronter leurs pleurs. La vie m’a appris qu’un minimum de préparation est toujours nécessaire. Plus tard, les interviews m’ont rappelé cette règle : au début je ne préparais pas, et ça m’a joué des tours, comme lorsque j’ai interviewé très jeune un éditeur sans savoir que c’était un grand poète. Après cet épisode je me suis rendu compte que j’avais un manque de maturité énorme : j’avais tellement honte !... Des jeunes qui m’interviewent font encore ce genre d’erreurs aujourd’hui.

Quant aux points positifs, les étudiants travaillent pour se faire de l’argent bien sûr, mais il n’y a pas que ça : en tant que jobiste on apprend surtout à se débrouiller, on se frotte à la vie en dehors du cocon familial. Pour peu qu’on n’étudie pas dans une autre ville et qu’on ne se retrouve pas souvent loin de tout ce qu’on connaît, grâce au job étudiant on est tout à coup projeté dans l’inconnu, confronté à l’injustice, à l’incompréhension, qu’on ne trouvait pas spécialement dans notre cercle. Cette absence de protection est un très bon apprentissage de la vie.

Pour terminer, qu’avez-vous fait de l’argent gagné ?

Ce qui m’importait le plus à l’époque était de lire. Or je pense avoir reçu mon premier salaire à l’époque où le livre de poche est apparu. Tout à coup, le prix du livre diminuait, et pour quelqu’un comme moi qui devait utiliser la route entre Tournai et Mouscron tous les jours pour aller étudier et qui n’avait pas beaucoup d’argent de poche, c’était une bénédiction ! J’ai entrepris de faire le trajet jusqu’à Lille (les livres étaient moins chers en France), et je suis allé acheter tous les livres d’une collection qui commençait. On y retrouvait "La métamorphose" de Kafka par exemple (j’avais recouvert la couverture tellement elle était horrifiante), un Cocteau, les poèmes de Paul Eluard (J’écris ton nom Liberté entre autres), et Verlaine aussi. J’ai donc fait un achat exceptionnel, qui était pour moi un cadeau en même temps qu’un outil pour étendre ma connaissance. Achat essentiel donc, existentiel même.

Photographie blog © Philippe Simon